L'ENTRECOTE (2)
Le mot est lancinant. Il virevolte dans ma tête comme une mouche à merde qui ne se lasserait pas de bourdonner dans chaque recoin de mon crâne. Entrecôte. Le mot jaillit avec son implacable fréquence depuis plus d’une heure sans que je réussisse à le chasser ni à expliquer sa présence au milieu de mon insomnie. Entrecôte. Dans l’obscurité de ma chambre, je perçois des ombres figées qui m’évoquent d’imperturbables clients en attente d’être servi. « Je fais ce que je peux » ai-je envie de leur crier, sans m’étonner outre mesure de leur attente fantasmagorique autour de mon lit.
Mes nuits sont hantées par des cauchemars, prolongations de mes interminables journées de douze heures de travail. Ou plus, quand ce foutu boulot l’exige. « Il faut bien servir les clients tant qu’ils sont là, non ? » répète à satiété mon Robespierre. Robespierre, c’est mon patron. Du haut de sa tribune, un comptoir en l’occurrence, il harangue les quelques habitués de foutaises tirés de sa lecture matinale du Figaro.
Un rêve récurrent envahit souvent mes nuits. J’effectue mon service le long d’une terrasse de café distante de plusieurs kilomètres. Le pressentiment que les clients ne soient plus là à mon retour après avoir pris toutes leurs commandes me terrifie. Je souffre en parcourant cette terrasse interminable en pensant que je n’arriverais jamais à sa fin. Mon sentiment d’impuissance est indescriptible quand je reviens, longtemps après, une heure, une éternité, avec mon plateau chargé de boissons, et que je trouve toutes les tables vides. Alors de nouveaux clients arrivent et je lance ma sempiternelle question : « Bonjour, vous désirez ? » en pressentant leur absence à mon retour. Sisyphe chez les loufiats. D’autres fois encore, quand j’ai du mal à m’endormir, il me semble que ma chambre est pleine de clients en attente d’être servi et je n’arrive pas vraiment à me convaincre que leur présence chez moi est impossible. Bien des fois, j’ai perdu ma vigueur érectile pour cette même raison, n’ayant jamais eu le phantasme d’être observé quand je baise, même s’il ne s’agit que de fantômes voyeurs.